Avec Fantasy Yoann Kavege signe une bande dessinée singulière. Ce n’est pas une mais deux histoires qui se répondent et se rejoignent au milieu du livre. D’un côté, Alma est choisie pour le rituel de La Saignée qui la conduira sur la terre des dieux. De l’autre, Yourcenar vit dans un monde régi par les oracles, qui lui prédisent un avenir bien différent de celui qu’elle avait imaginé.
Après Moon Deer, Yoann Kavege publie Fantasy chez Bubble éditions. Après avoir vu l’épisode de Strip Tease sur la foi, « Jésus, c’est ouf », l’auteur a souhaité aborder la thématique de la foi et de l’attente dans ce deuxième album paru en avril 2025. « Qu’est-ce que tu mets de côté pour ta foi, pour un amour divin qui demande plein de sacrifices mais qui plus tard, un jour, vaudra peut-être le coup d’avoir été attendu ? » Avec Fantasy l’auteur a voulu essayer le genre de la fantaisie, tout en réalisant une BD expérimentale qui possède deux sens de lectures.
Le pitch de départ
« Fantasy, c’est une BD, deux histoires. D’un côté, Alma est une princesse dont le royaume a pour rituel d’envoyer quelqu’un sur les terres des dieux. ” La Saignée ” est un rituel vengeur contre les dieux qui ont jadis fait porté atteinte à l’humanité. Et cette année, c’est précisément Alma qui est désignée la meilleure candidate pour faire le job. De l’autre côté, Yourcenar vit dans un monde régi par les oracles et les prédictions. Leur emprise est tellement forte qu’elles gèrent jusqu’à leur vie amoureuse. Alors que Yourcenar pense déjà avoir un destin tout tracé aux côtés de celle dont elle est proche, la prédiction, qui vaut pour validation, est tout autre. Elle tombera amoureuse de quelqu’un d’autre mais pour cela, elle va devra attendre mille ans. »
Une bande dessinée originale
« L’originalité du livre réside dans le fait qu’il est recto-verso. On commence soit d’un côté par l’histoire d’Alma, soit de l’autre côté par l’histoire de Yourcenar tout en sachant que ces deux histoires sont amenées à se rejoindre au milieu du livre ». Pour Yoann Kavege, le point de départ de Fantasy était une envie graphique et une envie de faire de la fantasy qui n’était pourtant pas son genre de prédilection. « Après Moon Deer, au scénario simple et éthéré, je voulais faire quelque chose de plus complexe. Je voulais dessiner des personnages avec des costumes très ornementés. Au début, je voulais aller très en avant dans le détail, même si ce n’est pas ce qui ressort dans l’album au final. C’était aussi un moment où je m’étais remis au manga, genre que je lisais plus jeune. J’étais alors en train de lire Bersek, un manga de dark fantasy, et je m’apprêtais à lire La Rose de Versailles plus connu sous le nom de Lady Oscar. Dans mes premiers dessins, j’amalgamais pas mal ces deux tons. Quand je mettais les deux personnages en scène, même dans des épisodes épiques, Yourcenar avait toujours un regard triste. Je mélangeais ce côté noirceur, fantasy et épique et ce côté romance et mélancolie. Je trouvais que je perdais une spécificité de l’un ou l’autre. Cette struture de livre m’est alors apparue comme une bonne solution pour avoir le temps de développer ces deux ambiances et prendre le temps, doucement, de les amalgamer. »
L’amour, la foi et le poids des structures
« Au fur et à mesure de la construction du scénario, il y avait des thématiques qui m’intéressaient. Je savais que je voulais faire de l’épique donc je commençais à dessiner un personnage en petit et un autre presonnages en grand. Je me suis aussi dit que s’il y avait des géants, est-ce que ces personnages ne seraient-il pas des dieux du point de vue des humains. J’ai aussi commencé à réfléchir sur le rapport à la foi. Avec cette envie de romance, j’ai réfléchi à comment articuler des questions sur l’amour et la foi aussi. Un peu comme Koh-Lanta pour Moon deer qui venait de nulle part, là, pour Fantasy, c’était un épisode de la série Strip Tease qui s’intitulait ” Jésus, c’est ouf “. Il montrait des jeunes catholiques très croyants et en décalage avec leur génération. On voyait le poids de la structure au-dessus qui les étouffe et aussi le fait qu’ils sont parfois conscients de mettre des choses de côté, de sacrifier certaines choses dans cette vie-là pour un amour plus grand derrière. Cela se reflète chez Yourcenar, puisque finalement, elle n’évolue pas vraiment. Elle se focalise sur sa prédiction jusqu’à s’oublier parfois. »
L’évolution du character design
« Les personnages de Fantasy ont évolué au fur et à mesure de la construction du scénario. Si Alma, je l’ai trouvée assez vite, l’enjeu a été de la mettre en scène. Quand je l’ai faite, je l’ai dessinée sur une page où, en gros, elle allait voir des espèces de créatures un peu bizarres qui sont devenues l’oracle. Elle avait aussi des trucs qui sortaient un peu de son bras, une espèce de grosse épaulette et une petite sphère de SF pour le côté cool. Comme je voulais conserver cette touche graphique, c’est devenu son bouclier. Quant à la sphère que je pensais être son bouclier au début, elle est devenue totalement autre chose, c’est-à-dire une sorte de portail de téléportation. Pour Yourcenar, elle a davantage un côté manga par ses yeux. Au passage, mes éditeurs trouvaient qu’elle avait des yeux un peu trop chargés. Mais pour moi, c’était une manière de faire référence au shojo sans vraiment en faire. »
La tournée de promotion de Fantasy
« La tournée de dédicaces a été assez longue et intense, mais avant tout très plaisante. Elle m’a donné l’occasion de discuter en détail de la BD avec plein de lecteurs et de lectrices aux profils très variés, et donc de réfléchir à mon livre de manière autre. C’était très enrichissant à titre personnel, et j’espère que comme moi les gens en retiennent un bon moment et un échange sincère et intéressant. Plus les dates s’enchaînent, plus je me sens gagner en confiance sur le dessin également. Dessiner les personnage devient presque un réflexe musculaire, une signature ! »
Les échanges avec le public donnent-ils un regard nouveau sur Fantasy ?
« Je suis ravi de constater l’enthousiasme des retours sur le livre, j’en suis toujours agréablement surpris, mais ce sentiment de surprise laisse peu à peu place à de la sérénité ! Cela me rassure, je suis de plus en plus conscient que malgré tous les défauts que je vois encore dans mon travail, il est déjà à même de toucher les gens profondément, des les émerveiller visuellement. Ça me donne confiance pour continuer dans cette direction. Et ça me conforte également dans l’idée qu’un bon projet, c’est avant tout une bonne équipe, parce que beaucoup des bons retours que j’ai concernent aussi des idées proposées par ou discutées avec mes éditeurs ou ma compagne ; une grosse partie des lauriers que je récolte, si j’ose dire, leur revient également ! »
Vous pouvez retrouver Yoann Kavege sur son compte Instagram. Merci à la librairie Richer d’Angers également.